Vendredi 10 janvier 2014 à Sciences Po

Journée-débat organisée par l'APSE, en partenariat avec l'Executive master Sociologie de l'Entreprise et Stratégie de changement de Sciences Po

 

Les sociologues et l’entreprise 2.0

Descriptif de l’atelier-forum

Messageries, médias sociaux, internet mobile, outils collaboratifs… les technologies de l’information et de la communication n’en finissent plus de coloniser la sphère professionnelle, transformant les organisations, les métiers, les modes de coopération. Les sciences sociales peuvent-elles contribuer à améliorer l’intégration de ces nouvelles technologies et en faciliter l’appropriation ?

Animateurs de l’atelier-forum

Carol Dubois, co-fondatrice de Diagnose-TIC

Grégory Lévis, co-fondateur de Diagnose-TIC

Olivier Tonnelier, architecte Systèmes d’information, Arismore

Compte-rendu des échanges

Les deux sessions ont été riches en échanges d’expériences des participants.

L’approche retenue par les animateurs a été une prise de parole de chacun, sous forme d’un "tour de salle" afin que l’ensemble des participants puisse se présenter et contribuer (cela a été naturel, et il y avait beaucoup à dire !), accompagné de la constitution d’une "carte heuristique" des concepts évoqués sur un grand tableau.

Au final, on s’aperçoit très rapidement que la thématique des usages technologiques traverse tous les domaines d’activité et toutes les fonctions de l’entreprise.

Cependant, certains aspects des "mutations de l’entreprise à travers les technologies" reviennent plus régulièrement dans le discours ou les centres d’intérêt des participants :

  • Les effets des outils technologiques sur la régulation interne de l’entreprise. Notamment sur l’injonction à la transparence qu’ils induisent, et la nécessaire recomposition des rôles et métiers qu’a provoquée la mise en place des outils dits "collaboratifs". Par exemple, que devient un chef de projet lorsqu’il n’est plus centralisateur de l’information sur un projet mais peut être court-circuité par des flux d’information variés ? Que devient la hiérarchie quand il est possible de communiquer directement avec n’importe quel "étage" de l’organisation de travail ?
  • Toutes les "scènes" sociales de l’entreprise sont potentiellement concernées : du cœur de l’activité à la représentation syndicale e, passant par le recrutement et l’accompagnement de la trajectoire professionnelle des salariés. Rien ne semble plus "échapper" à l’usage des technologie
  • Plus globalement, les participants étaient très partagés entre les bénéfices visiblement importants de l’adoption des technologies dans le cadre professionnel (simplification des tâches, rapidité de circulation de l’information etc.) et la question des "effets secondaires" souvent perçus comme néfastes (absence de frontière avec la vie privée, addiction à l’information permanente, exclusion des non technophiles, course à l’innovation, fracture générationnelle etc.)

Les participants se sont naturellement exprimées sur leur vécu et leurs interrogations, exprimant parfois des approches opposées. Le débat a été riche en exemples issus de situations concrètes de travail, avec des effets bénéfiques des outils "2.0" pour certains, et des "catastrophes" pour d’autres.

Les animateurs ont donné un éclairage complémentaire ponctuel sur des lectures sociologiques ou des pratiques issues de terrains d’enquête autour de la gestion des risques liés à cette utopique "entreprise 2.0", et pour faire rebondir les participants.

Le débat s’est focalisé sur quelques points particuliers :

  • L’entreprise 2.0 pourrait idéalement être une façon pour les employés de se réapproprier leur temps de travail, donnant accès à des possibilités de choisir son emploi du temps et sa présence ou non sur le lieu de travail par la généralisation du télétravail. Toutefois, les participants semblaient unanimes sur la nécessité de trouver des règles collectives pour d’une part garantir la motivation et d’autre part éviter les excès et surtout l’isolement.
  • D’après les participants, le lien social nécessite des rencontres à côté du virtuel, voire même des pré-requis : une socialisation préalablement établie serait-elle une réussite d’une entreprise dématérialisée ? Il semblerait nécessaire de trouver des lieux d’échanges collectivement partagés, une forme de "rematérialisation" du virtuel. Sinon, gare à la perte de convivialité et à l’isolement des individus.
  • La génération Y a été certainement le sujet le plus débattu. Est-ce que l’appropriation technologique est une question générationnelle ? Là encore, des exemples issus de situations concrètes ont permis de remettre en cause certains préjugés tenaces. Le tout avec beaucoup d’humour. A travers ce sujet complexe se pose en arrière-plan la question de l’intégration dans les collectifs de travail et la formation continue tout au long du parcours professionnel. Comment assurer la continuité des compétences dans un monde en mouvement permanent où les injonctions technologiques changent aussi souvent que les modes managériales ?
  • L’entreprise 2.0 serait avant tout de nouvelles formes d’interaction : cela s’inscrirait dans un courant de fond de la technique et de la gestion au détriment de "l’âme de l’entreprise". L’entreprise deviendrait le lieu privilégié de la vitesse et du rythme, les salariés devant développer des capacités au "multi-tâche" qui progressivement réduirait notre capacité à la créativité, en transformant en "process" l’intégralité de l’activité, en "atomisant" le travail et en déplaçant la convivialité vers l’écran, interface unique des échanges.
  • L’enjeu majoritairement évoqué par les participants est la préservation du temps à soi et à ses proches, la nécessité de réguler collectivement l’usage des emails dans et en-dehors de l’entreprise, et la réduction de l’ "infobésité" qui nous menacerait. L’information fait-elle la communication ?
  • La question du stress, du burn-out ont également été évoquées avec une "accélération" du temps qui deviendrait quasiment addictive, nous focalisant sur le présent sans aucune possibilité de percevoir le long-terme. La lenteur au travail serait bannie et toutes les activités non immédiatement productives paraitraient suspectes.
  • Enfin, l’entreprise 2.0 impacterait profondément les processus de reconnaissance et d’évaluation de la productivité. Le risque évoqué par certains participants est de voir se développer des usages "pervers" de la technologie qui permettrait à tout instant de savoir qui fait quoi et comment. Par une injonction à la collaboration "virtuelle" dans un contexte technologique rigide et normalisé, il y aurait ainsi paradoxalement une réduction de la capacité à innover, à imaginer des "ficelles" pour faire face à l’aléa de l’activité, un repli sur soi de peur de s’exposer de manière irréversible (le réseau n’oublie rien) et une forme de paranoïa au flicage permanent de l’employeur.

Le Café 2.0

A l’issue de la journée Pause, les participants de cet atelier ont exprimé le souhait de continuer la réflexion sur ce sujet passionnant et d’actualité et ont organisé un rendez-vous régulier informel - le Café 2.0 - qui permet d’approfondir les différentes thématiques abordées lors du débat dans une ambiance conviviale et détendue. Si vous êtes intéressés, n’hésitez pas à nous rejoindre en contactant les animateurs par l’intermédiaire de ce formulaire en ligne : cliquez ici.

Quelques références bibliographiques

Entreprise 2.0 : l’entreprise traversée par les technologies, Carol Dubois et Grégory Lévis

L’entreprise 2.0 : Comment évaluer son niveau de maturité ?, Yvan Michel

Le mythe de l’organisation intégrée : les progiciels de gestion, Denis Segrestin

Informer n’est pas communiquer, Dominique Wolton

La société en réseaux, Manuel Castells

Accélération : critique sociale du temps, Hartmut Rosa

L’entreprise à l’épreuve des technologies, Grégory Lévis

A propos de l’Executive master Sociologie de l’entreprise et stratégie
de changement

Développer des compétences sociologiques pour une gestion créative des organisations.

L’Executive master Sociologie de l’entreprise et stratégie de changement de Sciences Po forme des dirigeants, managers, consultants, responsables des ressources humaines et de la communication, syndicalistes… qui témoignent de l’intérêt du détour par les sciences sociales pour comprendre les effets des rationalisations gestionnaires et développer des alternatives créatives, critiques et innovantes.



A propos de l’APSE

L’APSE est un lieu d’échanges, de débat et d’information sur les usages de la sociologie dans les activités professionnelles et économiques.

L'association a pour mission de promouvoir l’utilisation de la sociologie dans différents métiers de la gestion et de l’intervention et de valoriser des approches de gestion créatives prenant appui sur l’analyse des ressources sociales des organisations.

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